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31.01.2010

Le Petit-Château ou l'enfer des migrants




Avec une précision d’entomologiste , Léon-Michel Ilunga décrit la décrépitude physique ainsi que la déchéance mentale qui guettent les demandeurs d’asile, sevrés de leurs illusions, tout au long des méandres d’une procédure aux allures kafkaïennes.


Christophe Lamy, ancien élève des missionnaires, un brevet qui lui aurait valu en toute logique la confiance des prêtres catholiques chez qui il débarque, se retrouve au Petit-Château, c’est le nom d’une bâtisse militaire qui appartenait autrefois à la gendarmerie belge, transformée en centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans le royaume de Belgique.
Un des moments clés de ce roman n'est autre que la découverte, sous le regard candide de Lamy, d'un microscosme  peu avenant et d'un lieu d’enfermement qui ne dit pas clairement son nom.
Tout part de là et y ramène, le Petit-Château constitue le lieu focal d’une aventure dont la narration tient  en douze chapitres brefs, autant d’étapes d’une expérience dysphorique mais quasi initiatique.
Par touches légères, Léon-Michel Ilunga nous fait vivre la découverte, par un migrant, des réalités d’un monde trop rationnel pour être humain , en dissonance avec des principes humanistes dont la Belgique se targue d’être la détentrice jalouse , aux yeux du monde, ce qui ne l’empêche pas de se cabrer, face aux flux jugés préoccupants de migrants.
Ce roman dur, écrit avec tact ne vise à aucune démonstration ; c’est la narration sincère et véridique autant dire fictionnelle d’une expérience traumatisante.
Le séjour au Petit-Château n’a rien d’euphorisant mais la faune que Lamy y observe se pare de couleurs vibrantes et inattendues. Le monde des réfugiés n’est pas celui des chattemites.
C’est le cas de la belle Aïssato qui est tout le contraire d’une carmélite. C'est une figure inoubliable par sa pétulance, ses coups fourrés, ses menteries d’une audace inouïe qui sont une arme de défense.
Pour Lamy , la vie ressemble désormais à une errance, au gré d’une procédure aseptisée avec ses épisodes tragi-comiques.Un aller et retour incessant entre espoir et découragement La procédure d'asile s'avère rébarbative par sa longueur et ses dysfonctionnements.
Du Petit-Château en résidences provisoires, de Bruxelles en Flandre, du monde francophone à son antipode flamand, dans une Belgique dont les déchirements et les tiraillements ne sont pas sans conséquences pour les demandeurs d’asile.
L’attente étirée en longueur permet à notre héros dérisoire de faire la connaissance des personnes qui lui apporteront un tant soit peu de lumière, de courage et de soutien.
Un duo amoureux s’esquisse parallèlement au ballet pathétique du demandeur d’asile ballotté, d’un lieu de résidence à l’autre.
Sur ce plan là aussi rien n’est simple mais sa rencontre avec Anna s’avère riche de promesses dès le départ. Leurs balades en vélo à travers la Flandre sont rendues avec grâce par l’écrivain.
Notre héros à son corps défendant se trouve sous le tir croisé de deux femmes et n’échappe au piège que lui tend Assaïtou que par miracle.
En réalité son choix est d’ores et déjà fait, ce sera Anna, amoureuse mais hésitante.

Quand tombe le verdict de l'Office des étrangers c'est la consternation, celui-ci sonne le glas des espoirs de notre migrant, forcé de retourner dans son pays.Heureusement l’amour est là pour lui donner la force d’affronter cette épreuve.
Le mot de la fin entrouvre un horizon plein d’espoir.

Léon-Michel Ilunga a su éviter les pièges et les facilités d’un récit didactique et moralisateur à bon compte. Il a évité tout aussi bien l’écueil d’une confrontation stéréotypée de cultures. Ses personnages sont véridiques et complexes. Le migrant est d’une étoffe convaincante et sa psychologie exposée avec tact dans une succession d’épisodes reparties en douze chapitres suggérant implicitement une descente aux enfers dans le souvenir de Dante.

 Antoine Tshitungu Kongolo

 

Léon-Michel Ilunga, "Le Petit-Château, roman", Paris, L'Harmattan, coll. "Ecrire l'Afrique ."( 15,50 euros)






23.12.2009

Indépendances hier et aujourd'hui

Riveneuve continents publiera en mai 2010 un numéro consacré aux indépendances de l'Afrique, ou plutôt "aux écrivains d’Afrique à l’occasion de ce cinquantenaire central et symbolique".

Alain Sancerni, directeur de la publication nous a transmis un appel à contributions avec toutes les précisions sur les termes de références de cette livraison qui se consacrera aux indépendances africaines.Vous y trouverez par ailleurs, l'angle et l'esprit de ce projet qui, nous espérons, pourra accueillir votre contribution.

Les textes (prose, poésie, récits, extraits de pièce de théâtre, essais, BD...) ne doivent dépasser 15 mille signes. La date limite pour leur réception est le 20 mars 2010.

N.B.: Antoine Tshitungu Kongolo est le correspondant à Bruxelles de la revue Riveneuve Continents.

 

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02.05.2008

Jean Bofane à l'Espace Matonge à Ixelles

Communiqué

Dans le cadre des Jeudis Littéraires, Le Carrefour a.s.b.l. et Panafrica a.s.b.l.
accueillent l’écrivain Jean Bofane, à l’occasion de la parution de son premier
roman, intitulé « Mathématiques congolaises »,aux éditions Actes Sud.

Jean Bofane s’entretiendra avec Antoine Tshitungu Kongolo. Le débat
avec le public sera suivi de la séance de dédicaces.
Un verre de l’amitié vous sera offert à l’issue de la soirée.

La rencontre aura lieu le jeudi 8 mai 2008,à 19 heures, à l’Espace Matonge
sis 78 chaussée de Wavre à 1050, Ixelles.

Pour les organisateurs

Antoine Tshitungu Kongolo

Pour tout contact : +32 (0)2.611.84.31 ; +32(0)484.987.760
Courriel :citeafricaine@hotmail.com; tshitungukongolo@yahoo.fr

11.02.2008

La Chorale des mouches

    Dans « La chorale des mouches », son premier roman, Mukala Kadima-Nzuji  examine à la loupe la responsabilité morale et factuelle de l’intellectuel congolais dans la faillite de son pays, confronté à la misère, aux démons de la division, à la violence des pouvoirs ubuesques ainsi qu’à l’incertitude des lendemains. L’intrigue se focalise sur un diplômé d’université dont la carrière médiocre a pour cadre une banque.

C’est sous son regard ébahi et scandalisé que nous sont décrits les méfaits stupéfiants commis par des dirigeants d’entreprises publiques  dans une république nommée Kulhâ , réplique quasi parfaite du Zaïre de Mobutu et à bien d’égards aussi du Congo actuel. Derrière sa vitrine pour le moins respectable, la Banque populaire sert de tiroir - caisse au régime du dictateur Oré –Olé et à sa cour. Le narrateur lève le voile sur les règles non écrites et néanmoins imprescriptibles du pouvoir dictatorial qui sévit au Kulhâ. Le droit de cuissage y est d’application et permet aux dirigeants de transformer les femmes en esclaves sexuelles pour la satisfaction de leurs instincts libidineux, et de les instrumentaliser afin de manipuler les opposants.

Sexualité, rites magiques, sacrifices rituels ainsi que leur cortège de victime expiatoires

Sont décrits avec un réalisme poignant.

Des filles pubères sont raflées dans les quartiers pauvres de Musoko, la capitale, séquestrées puis tuées dans les geôles  de services de sécurité, placés sous les fourches caudines du redoutable Mao, neveu du président de la République de Kulhâ.

Le romancier aborde dans la foulée toute une série de thèmes qui donnent une résonance singulière à de narrateur de Charybde en Scylla.

Mao va jeter dans les bras de notre héros, sa nièce, une jeune femme aguicheuse, abusée

Par ailleurs par son oncle. Ce mariage  forcé donne le la d’une série d’aventures rocambolesques les unes autant que les autres. La mariée est une « emmancheuse », une femme instruite et bien faite de sa personne mais condamnée au célibat et pour cause.

Sincèrement amoureuse de notre héros, qu’elle réussit tout d’abord à séduire à force de subterfuges, elle finit par se faire détester dès lors qu’elle s’installe de son chef sous le toit

De son «  mari ». Notre héros lui, a un autre amour, une fille dépitée de mirages urbains et qui s’en est son retournée vivre dans son village natal, auprès de sa grand-mère et de son oncle. Les deux femmes portent d’ailleurs le même prénom coiffant le récit d’une fascinante gémellité.

Le romancier aborde dans la foulée toute une série de thèmes qui donnent une résonance singulière à son propos. Il évoque la question brûlante des minorités ethniques en revenant sur l’instrumentalisation des pygmées par le régime du dictateur Oré-Olé (une réplique plus que convaincante du défunt Maréchal Mobutu qui réquisitionna sous les drapeaux des centaines de pygmées).Des pygmées furent arrachés à leur milieu et enrôlé de force dans l’armée de Mobutu. Ils servirent de chair à canon, lors de deux guerres du Shaba (Katanga), en 1978, et, derechef en 1980.  Mukala-Kadima Nzuji donne un coup de projecteur sur les rebellions qui ont essaimé au Congo, dans les différentes phases de son histoire. Démythifiées, elles apparaissent comme des « épopées » à la fois tragiques et dérisoires. Tous aussi ambigus leurs leaders « charismatiques » qui finissent toujours par succomber aux appels du pied du pouvoir.   

 La narration se coule dans une langue très châtiée mais alerte, sans fioritures inutiles , elle aligne des mots empruntés au français congolais sans verser dans l’exotisme; de même sont laissés en  rade le jargon philosophico-scientifique dont l’emploi massif gâche tant de récits focalisés peu ou prou sur les Africains occidentalisés.  L’onomastique, à elle seule, vaudrait toute une étude. Elle révèle une écriture tout en finesse placée sous le double signe de l’allusion et de la dérision. Musoko, la capitale, n’est autre qu’un terme, à la fois générique et dépréciatif, emprunté au tshiluba (cilubaà).  Khulâ (du swahili kula c’est-à-dire manger?), le nom du pays n’est qu’un trompe l‘œil, l’espace géo-historique auquel se réfère le roman n’est autre que la République Démocratique du Congo. C’est à une exploration de la mémoire collective congolaise  que nous convie Mukala Kadima-Nzuji, cela à travers une multitude de récits enchâssés, tirés de la culture populaire, laissés jusqu’ici en jachère par les études savantes.

Antoine Tshitungu Kongolo

Mukala Kadima-Nzuji, La Chorale des mouches, Paris, Présence Africaine 2003

07.12.2007

La guerre et la paix de Moni-Mambu

 

Le nom de Moni-Mambu renvoie au cycle légendaire du même nom, axé autour de ce personnage emblématique, enfant terrible aux exploits célébrés par les conteurs de l'espace culturel kongo. Moni-Mambu a ses répondants partout ailleurs, au Kasaï (il prend les traits de Ngoyi wa Lubabinga); à l'Equateur (chez les Mongo, il porte le nom de Ngoy; le poète A.-R Bolamba en codifia les aventures), et même ailleurs. Moni-Mambu comme ses alter ego est un querelleur qui trop souvent a eu le dernier mot sur ses adversaires grâce à sa ruse imparable.

 

 En coiffant du nom de Moni-Mambu, un ex enfant-soldat, originaire du Kivu, en mal d'insertion après une guerre dévastatrice qui l'aura mené à Kinshasa, André Yoka Lye Mudaba, se veut le chantre d'un Congo à l'identité rénovée, puisque débarrassée de ses particularismes, pour affirmer la richesse humaine du Congo à savoir une culture commune par-delà la diversité linguistique. Au coeur de ce récit d'une écriture agréable et limpide, les vicissitudes d'un ex enfant-soldat, laissé pour compte des programmes de réinsertion , conçus et mis en oeuvre par des ONG internationales .Déçu, il décide de retourner dans son bercail kivutien. Du coup, son voyage prend valeur de parcours initiatique.Il  apprend véritablement à se ressourcer dans la nature, à découvrir et à aimer les mille et un visages et paysages de son pays. A connaître et apprécier des valeurs qui lui étaient jusque-là méconnues Son voyage est une renaissance mieux une métamorphose. Elle est le fruit de rencontres successives qui lui dessillent les yeux."Toute rencontre est une chance" devient une antienne sur ses lèvres. Il apprend à se défaire de ses oeillères au contact d'autres Congolais. De sorte qu'il en vient à remettre en doute son attachement exclusif à son terroir kivutien, point de chute ultime de son odyssée. Tant il est transformé qu'il peut reprendre à son compte cette profession de foi cueillie sur les lèvres d'un secouriste de la Croix-Rouge : "Moi, je suis de partout dans ce Congo. Je n'ai pas d'attaches".C'est une identité nouvelle qu'il se forge, à l'aune de rencontres enrichissantes qui jalonnent sa route. Cependant, le périple de Moni-Mambu ne sera pas de tout repos. Après avoir participé à un braquage, il est mis aux arrêts puis libéré. Dans les environs d'Inongo, il provoque l'ire des pygmées qui l'ont surpris en flagrant délit de contemplation devant une Venus de leur clan prenant son bain dans un lac. Mis à l'amende, il poursuit sa route et se lie d'amitié peu après avec un politicien de l'époque Mobutu qu'on retrouve assassiné dans sa villa de Mbandaka. Il n'en faut pas plus pour que les soupçons se portent sur le pauvre Moni-Mambu, privé de liberté et jeté en prison. Toutefois il est innocenté grâce au témoignage d'un des gardiens du notable assassiné. Découragé, désargenté et de plus en plus accablé par un sentiment de malédiction, Moni-Mambu se voit proposé un voyage aux frais du commandant à bord d'un bateau naviguant sur le fleuve vers Kisangani. Le commandant se sert de Moni-Mambu comme homme de main pour voler et rançonner ses passagers ainsi que  pour ses trafics douteux tout au long du périple fluvial. Parallèlement à ce retour hypothétique et pour le moins mouvementé vers son bercail kivutien, Moni-Mambu en vient à une prise de conscience de ses responsabilités vis-à-vis des autres. L'enfant soldat programmé pour violer, tuer, rapiner, piller se remet en question et connaît le remords et le dégoût. C'est l'amorce d'une métamorphose inespérée et concomitamment du rôle positif qu'il pourrait jouer dans la remise sur pied d'un pays délabré et exsangue. C'est la nature, à travers les paysages mirifiques, qui est le déclencheur de ce processus d'humanisation de l'enfant soldat. La traversée du pays prend du coup valeur initiatique; la plongée dans la nature constitue une catharsis. Voilà notre Moni-Mambu libéré de la gangue de mauvaises habitudes acquises à l'armée. Cependant, il est piégé à Kisangani par son passé peu glorieux .Il tombe sur la soeur de Dada Nyota, qu'il avait violée lors de la prise de Kisangani par les troupes de l'AFDL de Laurent-Désiré Kabila. Prenant son courage à deux mains, il s'en va demander pardon à sa victime, internée depuis le drame, dans une clinique psychiatrique. Le récit s'achève par un happy end : non seulement Dada Nyota absous Moni-Mambu, elle accepte de l'épouser.

 

Dans ce récit didactique, destiné à la jeunesse congolaise, André Yoka Lye Mudaba délaisse le style pimenté de ses chroniques kinoises (Cf."Lettres à mon oncle du village"). C'est un chant d'espoir qui se donne à entendre à même la trame et les personnages campés. Ces jeunes naguère instrumentalisés à leur corps défendant par les chefs de guerre ne sont-ils pas eux-mêmes des victimes qui en dépit des crimes odieux et des destructions matérielles dont ils sont coupables mériteraient notre compassion pour ne pas dire notre indulgence plénière? Ils sont susceptibles en dépit de leur légende noire de contribuer à la reconstruction de la République Démocratique du Congo à condition qu'ils fassent amende honorable pour s'impliquer dans les tâches de développement.

 

"La guerre et la paix de Moni-Mambu"kadogo"", Kinshasa, Editions MEDIASPAUL, 2006, 124 p. illustré.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 

 

 

23.11.2007

Sublimes passions tribales

Sublimes passions tribales, récit, Edition Mosaïque, Kinshasa, 2000
Dans ce récit poignant l'intrigue est réduite à l'essentiel.Huit Mulongo s'est inspiré des évènements tragiques qui ont endeuillé le Katanga au tournant des années 90 avec leur cohorte de pogroms anti-kasaiens, suivis d'expulsions des populations originaires de deux provinces kasaiennes, indexées de proiteurs par des politiciens véreux en cheville avec le pouvoir vacillant du défunt Maréchal Mobutu.
Sur cette toile de fond dominée par l'intrumentalisation de la donne ethnique, portée à son acmé, se nouent une idylle entre Ilunga, originaire de la province cuprifère, et Accalmie, née de parents non-originaires.
Les sublimes passions tribales sonnent l'heure fatidique de l'explusion des indésirables sur des trains maudits qui les conduisent vers d'hypothétiques terres ancestrales.C'est la séparation forcée et doloureuse de Ilunga et sa dulcinée qu'il ne reverra plus.Le malheureux assommé par son drame personnel maudit les élucubrations criminelles des politiciens
Le traumatisme subi lui vaut un séjour de plusieurs semaines dans une clinique psychiatrique.
Cependant par un courrier miraculeux, Ilunga apprend que sa fiancée est encenite de lui.
Il reprend espoir dans l'attente du retour de sa belle  et de leur mariage.
Toutefois, la coupure entre les deux provinces ne permet guère de communiquer.
Grande sera la surprise de Ilunga de voir débarquer les parents de sa fiancée avec l'enfant né de leurs amours.L'absence de la mère l'intrigue.Le suspens est à son comble.L'irréparable est arrivé: Accalmie n'est plus.
Ce texte donne au thème de l'amour une résonnance tragique quasi unique dans la littérature congolaise de langue française.Ce récit a des accents shakeaspeariens; Ilunga et Accalmie sont, à leur manière,  les pendants de Roméo et Juliette.
Ils communient dans le refus de la loi des clans et des fratries.Ils n'ont cure des ukases de la haine, des mises à l'index et des appels au meurtre, rivés qu'ils sont à leur rêve commun, celui d'un monde débarassé du tribalisme.
Le titre constitue une antiphrase qui fustige les comportements inhumains de ceux qui ont pactisé avec la haine.
                              Antoine Tshitungu Kongolo

22.10.2007

Les deux écoles




                              

      Genèse  

 Natif d’une  contrée où tout ou presque est à faire, l'écrivain congolais, s'adonne,  malgré lui, à une multiplicité de formes d'écritures. Non pour la pause ; mais par nécessité vitale. C'est souvent une figure référentielle, un individu  dont on attend qu'il s'assume à la fois comme pédagogue, formateur, diffuseur de savoirs et porteur d'utopies.  Quand on mesure la ténuité de la vie humaine, on touche au caractère monstrueux d'un tel pari.              

Sous les années de plomb

 Ce fut une passion ravageante que d'écrire sous les années de plomb du mobutisme. Affronter la censure exposait le candidat écrivain aux représailles, briser la gangue des discours officiels fut tout sauf évident. La servilité des élites était dans l'air du temps. Le contexte général plombait les élans de pensée comme les poussées créatrices. Avec le recul, mes écrits de jeunesse prennent le relief d'une fronde qui se donnait les gants de la fiction."Interdit aux pauvres" fut un pavé dans la mare. J'instruisais, à ma manière, le procès de cette bourgeoisie vorace qui s'arrogeait la part du léopard au festin de la vie ne laissant au peuple que les os. C'est un texte culte qui a énormément marqué autour de moi et alentour. Dans le Zaïre de Mobutu, la lecture de la vie quotidienne sous le couvert de l'imaginaire permettait de mettre à nu les dérives du régime et de dénoncer ses germes de déshumanisation."Interdit aux pauvres" fut précédé pat "L'Albinos", une tentative de traduire en mots le destin des exclus. Mon héros était est un enfant de la rue, à une époque où le vocale shégué(s) n'avait pas encore pris cours. Le sort peu enviable des enfants de la rue n'avait pas encore apitoyé le microcosme des ONG, lesquelles depuis lors en ont fait leur miel, pour le meilleur comme pour le pire. Mon propos était de rendre audible la voix de ces renégats et de briser le silence autour des exclusions quel qu'en fût la raison alléguée, apparence pigmentaire, accusations de sorcellerie, divorces, et j'en passe. Le genre de la nouvelle m'a apporté une véritable reconnaissance, au-delà même des frontières du Congo puisque je fus lauréat, ex -aequo avec André Yoka Lye Mudaba, en 1985, du prix Pablo-Neruda Gabriella Mistral pour l'Afrique Noire francophone. Je fus couronné derechef en 1987 pour "Interdit aux pauvres"qui obtint le premier prix. Ce fut autre chose que de franchir le Rubicon de l'édition professionnelle. C'est donc sur le sol même du Congo que tout a commencé. Cette genèse douloureuse aura précédé d'autres gestations.  

 L’exil comme lieu d’écriture

Ecrire en exil fut une étape cruciale. Je ne m'adressais plus seulement à mes compatriotes. J'étais en prise à la fois avec une ignorance massive et un regard qui me décapait afin de traquer ma différence, et qui guettait le moindre faux pas. Je découvrais un stock impressionnant de textes qui charriaient les mythes et les stéréotypes de la mission civilisatrice. J'affrontais une sorte d'amnésie du fait colonial au sein de la société belge. Je travaillais au quotidien à l'exploration de ces corpus devenus terrae incongnitae pour mes contemporains belges et congolais. Je découvrais aussi la magie de contes comme incitant de la découverte de l'autre."Dits de la nuit" fut un moment merveilleux, un rende-vous riche d'échanges. De la fiction, j'ai été davantage porté à l'essai, aux ouvrages sous-tendus par l'ambition d'illustrer ma culture dans l'espoir d'un dialogue fécond avec les autres. Mes travaux de bénédictin m'incitèrent à une sorte d'oecuménisme serein. Quant à mes safaris en Wallonie, au pays de Flandre et ailleurs, elles furent ponctuées de rencontres inoubliables. Je ne citerai qu'un exemple, celui de Jean Louvet, ce dramaturge louviérois, gardien de la mémoire wallonne et poète sensible au sort des maudits de l'Histoire. L'espace de l'exil s'avère à la fois inconfortable et riche d'atouts. Pour peu qu'il s'exprime l'écrivain bute sur des discours répétitifs, rocheux qui lui dénient une voix à lui. S'en prendre aux mythes enracinés dans les imaginaires des anciennes métropoles ne va pas de soi. Pour peu qu'il refuse la commodité et les compromissions de jeux médiatiques, sa prise de parole le mettra en collision avec les experts assermentés, ethnologues, anthropologues, ou autres amateurs de fossiles. Sans parler de développeurs patentés qui jaugent tout, en ce compris la poésie, à l'aune de sacro-saints principes du développement durable.  Il puisera dans la rage de survivre des énergies nouvelles, courtisera la langue avec un peu plus d'ardeur. A cheval sur deux mondes qui se regardent en chiens de faïence; il lui faudra investir de nouveaux territoires de l'inventivité. Cela peut-être usant mais en vaut la chandelle. Etre congolais et se dire écrivain fut un autre pari, le chemin parcouru fut semé de chausse-trapes. Le vocable même de Congo met en branle tant d'images forgées naguère par les faiseurs d'empire : nos ancêtres n'ont pas écrit un seul livre, n'ont pas érigé un seul monument, ne connaissent ni la roue ni l'écriture; notre pays fut tiré du néant par le génie de l'homme blanc. C'est une trajectoire acrobatique, une danse inouïe, que trace obstinément le Congolais  qui se veut homme de lettres au pays des Nokos. Il a fallu publier à tout va; répondre aux sollicitations, le plus souvent dans l’urgence, essaimer dans toutes sortes de revues, des plus prestigieuses aux feuilles de chou. Jouer le grantécrivain avec joyeuseté et parfois avec panache.  

La quête d'une parole qui fût la nôtre

Ne plus être la voix de ce maître dont les paradigmes nous chosifiaient, nous assignant des ancêtres barbares avec leur cache-sexe qui ne dissimulait pas grand-chose. Avec le recul, je puis affirmer que c'était notre façon de réfuter la ventriloquie. De ne plus être la caisse de résonance de civilisateurs patentés qui concédèrent du bout des lèvres, à nos parents,  l'étiquette glorieuse 'd'évolués évoluant". Il leur fallait quelques siècles encore pour parcourir les échelles de la Civilisation et se rapprocher tant soit peu de l'homme blanc.  Mais si je n'avais pas tant lu, aurais-je écrit? Certains écrivains m'ont marqué plus que d'autres. La littérature a été le piment qui a donné son goût brûlant à mon adolescence. Elle m'a imprimé, à moi et à mes camarades, cette marque qui se traduit quelques décennies plus tard, par ce goût irréductible pour les causes perdues d'avance; cette sensibilité d'écorché vif qui porte aux chimères. Nombreux furent les écrivains qui apportèrent des réponses à mes interrogations d'adolescent. Ils furent tout aussi nombreux à me fasciner. C'est à cette époque (dans les années 70) que j'ai eu à découvrir les plus grands: Camus, Zola, Hugo, Sartre..., Césaire, Senghor, Sembene Ousmane, Jacques Roumains, pour n’en citer que quelques uns. Je refusais pour ma part de lire ces enchanteurs dans les éditions édulcorées («en français facile") qui circulaient à l'époque. Je leur préférais les éditions estampillées "texte intégral" dont la bibliothèque familiale était richement pourvue. La littérature m'apportait la rumeur du vaste monde. Elle me permit de découvrir que l'Afrique n'avait pas été colonisée parce qu'elle l'aurait mérité à quelque titre que ce soit. Cheik Amidou Kane m'en dissuadait par sa condamnation nette de l'art de vaincre sans avoir raison. Dès cette époque, je fus porté à contester les affabulations de nos vainqueurs omniscients. A interroger les silences de notre histoire, les non dits et les pointillés m'obsédaient.  

Le refus de la zombification

  Ecrire pour moi, c'est refuser la zombification. Mais qu'est-ce donc qu'un zombie? On le reconnaît assez aisément à son psittacisme: cette tendance marquée à reproduire de façon mimétique des références livresques fussent-elles les plus douteuses. Intellectuellement, il accuse une dépendance maladive à l'égard de représentations et de clichés qu'il tient de ses chers maîtres. Grâce à eux, le discours forgé naguère, pour légitimer et perpétuer notre dépendance, a de beaux jours devant lui. Ah!qu'ils adorent les farandoles de la vanité, les micmacs, les jeux de masques, les transes de l'autosatisfaction. Le zombie pèche le plus souvent par sa maîtrise insuffisante de l'histoire qui a forgé son peuple et qui l'a mis au monde. Il a  trop à coeur de complaire à ses mentors que pour remettre à plat des assertions historiques qui ne le sont qu'au nom d'a priori idéologiques. Le zombie incarne ce que je ne voudrais jamais être : un écrivain,  que dis-je, un auteur aux propos trop lisses vivant sur son stock de clichés élégamment distillés. Pour moi pas d'écriture sans dissidence. Le consensualisme tue la vraie littérature. Je me suis toujours voulu de ceux qui ouvrent une brèche dans les silences bétonnés. Il n'y a d'écriture à mon entendement que celle qui empêche de tourner en rond , celle qui empêche de fermer les yeux. Un grand poète l'a dit " Poète, ton silence est crime".   

 Pourquoi écrire?

   J'écris par nécessité vitale .Mais sans doute mon écriture constitue-t-elle une tentative pour concilier deux univers clivés, deux écoles aux discours diamétralement opposés. D'un côté l'école dite moderne, celle de l'homme blanc ou son avatar ; de l'autre celle de la sagesse, des gestes, des rites et des savoirs retransmis depuis la nuit des temps par la magie du verbe mais pas seulement. Deux écoles, avec chacune ses vérités, son univers, son langage, ses usages normatifs, ses codes, et de surcroît jalouse de ses prérogatives autant dire de son emprise sur nos esprits. D'un côté, l'affirmation de nos ascendances gauloises ; de l'autre la mémoire toujours vivace de Ilunga Mbidi , roi-fondateur et sa lignée de successeurs, ravalés dans nos manuels scolaires au rang -combien peu enviable!-de "potentats sanguinaires", de roitelets rétrogrades et présomptueux", de "polygames indécrottables"etc. Et sans doute plus problématique encore, l'entrée en collision, dans nos pauvres caboches de potaches, de vérités à l'allure inconciliables. L'instituteur proclamant que la ligne droite est à la fois la plus sûre et la plus courte. Ma mère vantant, pour sa part, la vertu des méandres. Dans la brousse, le plus sûr n'est pas de filer tout droit; c'est aller vers le danger; s'exposer à l'ennemi autrement dit se jeter dans la gueule béante du lion. Ce qui est révéré au nom de la logique cartésienne, se trouve délégitimé par les canons de la sapience ancestrale. Imaginez un peu le dilemme pour les écoliers que nous étions. Et comme pour ajouter à notre trouble, la ville où nous évoluions était précisément le contraire de la brousse: un " centre extra-coutumier"; une ville en plaquette  de chocolat, aux rues se coupant à angle droit, aux maisons alignés au cordeau. C'est pour jeter un pont sur cette béance entre deux mondes que l'écriture s'est révélée à moi comme "une arme miraculeuse" même si la querelle entre la ligne droite et les sinuosités du sentier de tracée ancestrale est loin de connaître une trêve.

  Pour qui écrire?

 Césaire le magnifique m'a estampillé de son propos devenu proverbiale: " Je suis la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche." Cette sentence hautement programmatique, j'ai voulu à ma façon, et en toute modestie, me l'approprier. Le vers de Césaire depuis lors a été mis à toutes les sauces de l'écrivain qui se veut "engagé et engageant", pour faire honneur à une autre expression, de percée récente mais devenue elle aussi obligée. Pourquoi ne pas se contenter d'un genre: le roman, la poésie, le théâtre ou l'essai? Pourquoi diantre embrasser tant de genres au risque de s'y perdre? Pourquoi se colleter avec des canons, des formes si diverses, au risque d'y casser une plume trop gloutonne ou de se voir coller l'étiquette peu gratifiante de polygraphe? N'y aurait-il d'écrivain que global?   Pour moi l'écriture, en tous les cas, est "une chose qui dure" à l'instar de ce que Paul Valéry disait du poème, appelé par essence à une forme de pérennité.     

J'écris aussi pour moi-même, pardi. Pour me faire plaisir et pour oublier, fût-ce momentanément, le sablier qui se vide inexorablement. Entailler l'arbre de ma vie. Y inscrire la trace fragile de mon passage sur cette terre des hommes. Ni détenteur d'une vérité absolue, ni mage ni gourou. Mais détenteur d'une parole unique, irremplaçable. J'écris pour la beauté gratuite du geste. Pour ce dialogue infini qui poursuit par-delà les siècles entre des textes et des écrivains d'époques et de moeurs différentes. J'écris pour miner les préjugés. Afin de prêter ma voix à ceux qui croupissent dans les cachots du silence, aux femmes et aux hommes bien vivants mais rendus invisibles et inaudibles par les méfaits du mépris. Oui j'ai une vision naïve, superlative de l'écrivain. Il ne s'agit guère, qu'on me comprenne, d'entériner les exploits dérisoires d'histrions médiatiques. L'écrivain vit dans et par la langue. La littérature des instituteurs m'a toujours fait sourire. Celle qui relève du "libanga littéraire" m'inspire du mépris. Tirer de la langue autre chose que du convenu, s'éloigner des platitudes, de la foultitude des clichés ainsi que des rhétoriques empathiques, tels sont, pour moi les vertus d'une véritable écriture.  

 Ecrire, toujours écrire  

C'est la seule manière, à mon sens, d'échapper aux diktats et aux fantasmes de notre société du spectacle, soumise au primat de l'image et au consensus des foules. J'écris parce qu'il me paraît urgent de restituer à l'écriture le droit d'aînesse que lui ont ravi les médias narcotiques infusés à haute dose d'approximations télévisuelles ou autres dans le triomphe des rites du sensationnel. Car je rêve de "prêter " une voix de raison" au corps hideux de l'univers. Oui, je voudrais recacher la langue, toutes les langues de bois. M'exprimer depuis ce lieu forclos aux boursouflures technocratiques et bureaucratiques qui ont semé tant d'exclusions hideuses et de misères ingérables. Conférer un droit d'aînesse à l'écriture, c'est poser celle-ci comme une ennemie naturelle du prêt à consommer idéologique, propre à notre temps. C'est confronter l'homme à l'essentiel qui est l'exercice de la pensée et la manière dont il rêve le monde. Ce qui suppose que les élites n'ont point renoncé à leurs responsabilités. Et aussi que l'écrit ; le livre en l'occurrence n'est pas une simple marchandise. Mais en voilà un vaste sujet. J'écris parce que j'ai la faiblesse de croire que l'écriture est salvatrice. Salvatrice l'écriture? Oui, car elle est le refuge par excellence du magistère critique. Un espace où se libèrent les poussées créatrices. Ici éclôt et s'étoffe la dialectique pour la réfutation des vérités simplettes. Celles-là mêmes qui prospèrent sous la couvée des certitudes évangéliques". L'authenticité de l’écriture, pour moi, se situe résolument aux antipodes des discours télécommandés qui frayent avec les gouffres de la logomachie et les terrorismes de pensée. Leurs étiquettes sont d'autant plus trompeuses qu'elles s'avèrent interchangeables. Car l'écriture consiste à pourfendre ces simplismes , qui sous toutes les latitudes confondues, sont la bannière des identités meurtrières , qu'elles se réclament des nationalismes fumeux, des fédéralismes et confédéralismes démagogiques, des provincialismes niais, des séparatismes , sans parler d'autres formes d'extrémismes.

17.10.2007

Antoine Tshitungu Kongolo au Dolce Vita

Communiqué

A l’invitation de la revue Indications, Antoine Tshitungu Kongolo, écrivain et critique littéraire  sera l’hôte du Dolce Vita le jeudi 18 octobre à 18 h 30.Cette rencontre à laquelle vous êtes cordialement invité(e) s’inscrit dans le cadre de YAMBI ; elle est organisée en collaboration avec le C.E.C.

 

Dolce Vita : 37a, rue de la Charité Bruxelles 02 223 46 75

08.07.2007

Un bus nommé Kinshasa

Vincent Lombume Kalimasi, « Un bus nommé « Kin-la-belle », nouvelle, Editions Mabiki, Bruxelles-Wavre-Kinshasa, 2006, 66p, 7 euros

Fils de ce Congo qu’on a trop souvent comparé à un bateau ivre, Vincent Lombume Kalimasi est né et vit dans la capitale de toutes les douleurs et de tous les délires : Kinshasa. S’il écrit depuis des lustres, ses textes, connus de quelques initiés n’ont pas pu connaître les honneurs de l’édition, sauf quelques rares fragments distillés,  ça et là, dans des revues.

La publication quasi concomitante de deux de ses nouvelles[1] permettra d’une part, de briser la chape de l’anonymat, et d’autre part, de découvrir une voix surgie des entrailles, nommant sans tabou des tranches de cauchemars. « Un bus nommé « Kin-la-belle », libère une voix incantatoire, lyrique, lumineuse, pour dire la densité du malheur.Une écriture secouée de rire et généreuse de sarcasmes, scatologique par moments, eschatologique à d’autres. Du rire aux larmes et des larmes au rire, c’est un incessant va et vient qui traduit l’ambiguïté même de la destinée humaine.C’est cela même qui fait l’universalité de son écriture qui emprunte volontiers des accents carnavalesques.

Vincent Lombume Kalimasi s’exprime à partir d’un lieu, Kinshasa, donne la voix aux marginalisés, à des êtres brimés, violentés, niés dans leur dignité. Ceux que la misère, la pauvreté et la violence aura dépouillée, mais son message n’en est pas moins universel de part son humanité.

Malgré l’ancrage de son récit dans le terreau urbain de Kin-la-belle  ne cède que modérément  aux sirènes du français de Kinshasa, même s’il pimente de quelques vocales son morceau de bravoure. Il se pourvoit ses grandes orgues que sont les images d’une charge poétique impressionnante, d’un vocabulaire quasi inépuisable dont il use et abuse dans un feu d’artifice verbal qui donne la mesure de son inventivité.

Sa maîtrise époustouflante des mots lui permet de créer une langue à lui, désormais reconnaissable pour ses audaces, son goût  du mot tarabiscoté, ses images osées.

L’ouverture de la nouvelle « Un bus à Kin-la-belle »vaut un arrêt :

« Soleil obèse, astre de feu crucifié comme une ordalie maléfique sur le ciel de cette putain de ville, en ce matin de février de l’An X… 

Soleil immobile d’éclats métalliques, pareil à des myriades de fourmis légionnaires vêtues de feu et masquées de clameurs muettes, en guerre torride contre tout ce qui respire, marche, se dresse, se couche, agonise, remue, faisande ou macère. » (p5)

Embarqué dans une guimbarde épique, bourrée de passagers qui constituent un véritable échantillonnage de la population kinoise, lui-même incarnant le fonctionnaire mal payé, 

à qui des ministres, passés maîtres dans la démagogie et les promesses non tenues dorent la pilule, Gaou soliloque et dresse son autoportrait :

« Une de ces ombres, c’est moi : le Gaou. En plein sur la face, ma part de soleil. Salut, grand incendiaire ! Et ne me bouffe pas trop ! La famine avec ses dents de silex, s’y emploie déjà ! Et regarde ce qu’elle me laisse sur les os : une vieille peau fatiguée, toute grisâtre, sous celle, élimée de même couleur, de mon vieux costume exsangue. « (pp8-9)

Le voilà pris à partie par un prédicateur irascible. A la bordée de malédictions qu’on lui lance, il répond par le rire.

Tandis que le bus –métaphore de la capitale congolaise- poursuit sa course chaotique vers le centre ville, lieu focal de tous les pouvoirs, et de ce fait  espace, mythique où quotidiennement les foules de déshérités vont chercher un salut incertain, Gaou succombe aux charmes de Fatu, « la tueuse ».

C’est le monologue de cette gamine autrefois violée, qui constitue le second maillon narratif de la nouvelle de Vincent Lombume Kalimasi. Rejeton de  bidonville, elle n’a cessé de subir les assauts de pédophiles et autres phallocrates. Elle qui a grandi dans la misère la plus noire narre sa chienne de vie dans un flux de mots rageurs.

Fatu  et Gaou sont en réalité des vieilles connaissances. Gaou, amateur de chair fraîche,  a échappé, par bonheur, au sort fatal que lui réservait Fatu, laquelle  a coutume de tuer froidement ses amants d’une nuit,  emportée qu’elle est dans une démence vengeresse.Ils sont par ailleurs liés par le souvenir de Choco, l’amie d’enfance de Fatu, morte du sida.

Face aux apostrophes rageuses du  prédicateur débile qui prêche à même la guimbarde maudite, et qui les apostrophe pour avoir osé rire de lui, Fatu et Gaou rient de plus belle attisant sa colère. Leurs rires croisés, ravageurs, torrentiels pour ne pas dire démentiels deviennent ainsi le signe et l’instrument d’un discours libérateur qui torpille le pouvoir que des prétendus hommes de Dieu exercent sur la foule lobotomisée et impuissante, à force d’infantilisme.

Des monologues en chiasme, tous deux tissées de cauchemars, tramées de rêves obsessionnels rapprochent Gaou et Fatu avant qu’une mort violente ne les emporte de concert, à la suite d’une collision tragique comme pour souligner leur gémellité,  à l’aura fatale. Le conducteur de la guimbarde « Kin-la-belle », chatouillé par le rire a  perdu en effet le contrôle du volant. Avec habileté, l’écrivain congolais ménage une chute, sous la forme d’un articulet, dans la rubrique de faits divers d’un de nombreux quotidiens de la capitale.

 

« Kin-la-belle », chacun est censé le savoir, est le sobriquet affectueux de la ville de Kinshasa,

pour ses habitants, les Kinois, dont l’humour retors est toujours à l’affût . Ce n’est donc pas en toute innocence que Vincent Lombume Kalimasi, observateur sagace , coiffe d’une telle appellation un bus qui tisse sa navette entre le fameux centre ville et les quartiers périphériques et excentrés où vivent les déshérités.

Il suggère en même temps que ce tacot poussif a statut de métaphore .Cet  univers clos sur quatre roues constitue un condensé de la société congolaise, générale,  et kinoise en particulier. La peinture des personnages est décapante à souhait, l’évocation des odeurs, mémorable à plus d’un titre. Ce monde faisandé a besoin d’une bonne dose de rire pour sortir de sa torpeur et se libérer de ceux qui oppriment les faibles en leur vendant des bondieuseries. Le rire va servir de purgation et de catharsis, mais les rieurs paieront de leur vie et le bus n’arrivera pas à destination. Du bidonville au centre ville, de l’enfer au paradis, ce parcours a valeur de symbole. C’est la destinée même du peuple Congolais, dans son ensemble, qui est retracée par un poète qui a le sens des mots et l’imagination féconde et dont les pépites de rire donnent la mesure de ressources d’un peuple opprimé mais nullement asservi à ses bourreaux.

Au total, « Un bus nommé  Kin-la-belle » est le symbole de nos chiennes de vie prise entre délire et démence, oscillant entre rire et pleurs. C’est par là que ce récit se hisse à l’universel.



[1]  Dans le cadre du concours de nouvelles institué par l’ONG Coopération par l’Education et la Culture, en hommage à l’écrivain guinéen William Sassine, Vincent Lombume Kalimasi a été récompensé par le deuxième Prix William Sassine  pour sa nouvelle « Une voix dans mes entrailles ».Elle a été publiée avec quatorze autres nouvelles dans un recueil intitulé « Le camp des innocents », aux éditions Lansman.  Nous ne traitons pas ici de cette nouvelle. Lire par ailleurs, l’entretien que l’auteur congolais a accordé au magazine « Agenda interculturel »no 239-240-Juin 2006, « Le beau, le bon, le vrai », pp22-23.

 

[3]

19.06.2007

Sembene Ousmane: en guise d' hommage

                                                

Comme beaucoup d’autres de ma génération, j’ai grandi dans l’admiration quasi béate des écrivains sénégalais qui nous fascinaient d’autant plus, qu’à l’époque, le Congo nous apparaissait comme une sorte de désert au point de vue littéraire.

Aucune figure comparable à celle d’un L.-S Senghor !

Le voyage du poète-président  en 1969 à Kinshasa Congo, fut un évènement  qui , au niveau national, ne put soutenir la comparaison qu’avec le lancement d’Apollo 11.

C’est peu dire que nous étions subjugués par L-S Senghor, Cheik Hamidou Kane, Sembene Ousmane et quelques autres.

Et pourquoi , diantre, n’avions - nous pas un Senghor congolais, un Sembene Ousmane, un Cheik Amidou Kane ? La malheureuse responsabilité en incombait bien entendu aux Belges.On en disait tellement du mal à l’époque. La mort de Patrice Eméry Lumumba y était pour quelque chose. Et ces secessions inachevées et  inachevables qui avaient fait tant de morts inutiles. Les cendres de ces conflits là étaient encore toutes chaudes…

A travers nos lectures, nous avions pu goûter aux poètes  de la Négritude et fait notre provision de pages lumineuses de romanciers du monde noir. Détail qui a son prix, certains romans de Ousmane Sembene étaient imprimés à Kinshasa.

Plus que tout autre Sembene Ousmane touchait notre fibre intime tant par les thèmes qu’il abordait que par les personnages inoubliables qu’il campait.Il contribuait à aiguiser notre regard d’adolescent sur les iniquités et les injustices tant du passé que du présent.

Nous découvrions, émerveillés,  l’Afrique et ses peuples , dépeints avec gravité, sans misérabilisme ;  et nous partagions les rêves de ses personnages qui s’incarnaient avec tant de relief dans notre imaginaire.

 La mystérieuse attraction  de la littérature agissait sur nous avec une force , une intensité qui laissera tant de traces dans nos vies et pas seulement dans nos mémoires.

Les rêves, si bien évoqués par Ousmane Sembene ,  c’étaient ceux de nos pères, c’étaient ceux de nos aïeux,  c’étaient les nôtres, ceux d’une liberté toujours à venir.

Ces textes nous inspiraient un amour de l’Afrique qui ne m’a jamais déserté , et un désir irrépressible de témoigner de la dignité de ses femmes, de ses hommes et de ses enfants.

Un souffle épique nous emportait dans un univers héroïque et nous mettait à la bouche des mots qui inspiraient l’inquiétude à nos parents.Nous scrutions la souffrance des peuples en lutte, nous partagions leurs angoisses , leurs bonheurs ainsi que  leurs malheurs comme s’ils eussent été nos voisins.Comme nous étions enchantés de tours pendables commis par des Gavroche d’ébène dans « Les bois-de-bois-de-Dieu »[1].

Nous découvrions que l’Afrique n’avait pas été colonisée parce qu’elle l’aurait  mérité à quelque titre que ce soit.Cheik Amidou Kane nous en dissuadait par sa condamnation nette de l’art « de vaincre sans avoir raison »[2].« La Grande Royale » a imprimé son profil dans nos lobes cervicaux. Elle hantait nos pensées. Et nous cherchions vainement autour de nous des femmes qui lui ressemblassent. Des femmes d’airain dont les gestes et  les paroles eussent pu incliner la gent masculine à plus de modestie.

 

Ce monde imaginaire était plus vrai que celui de tous les jours. Peut-être parce qu’il était plus beau, plus équilibré , hanté des êtres idéalistes.

Sembene Ousmane nous a ouvert cette lucarne qui permet de découvrir la scène du vaste monde. Grâces lui soient rendus, nous découvrions avec ravissement que l’Afrique était aussi, terre d’héroïsme et de tragédie.

Nos aînés connaissaient peu la littérature du monde noir,  formés qu’ils avaient été dans les moules de programmes dits métropolitains,  où les auteurs africains étaient absents.

Une chape de silence pesait sur leurs noms. Silence redoutable faut-il le dire.

 

 

Par ailleurs, nos parents, dans ce Katanga des mines et des hauts –fourneaux,  rêvaient de faire de nous des ingénieurs, des techniciens , bref ceux qui prendraient la place de ces  Blancs qui leur avaient tenu la dragée haute, exhibant leur savoir infaillible, lequel  les autorisait à commander des nègres , et même de temps en temps à leur botter le derrière.

Nous n’étions pas totalement dépourvus de repères historiques, mais nos références avaient quelque chose de terriblement décharné.

Mon père par exemple, comme beaucoup d’autres, était peu bavard sur les véxations du temps de la colonie. La pudeur plus que tout expliquait ce demi silence.

Il avait applaudi bruyamment à l’accès du Congo à son indépendance.

Mais il y avait des soirs où sous l’aiguillon de nos questions, il narrait des épisodes du temps de la colonie.

Nous découvrions quelques maillons épiques de notre passé.

Les Sénégalais , eux , avaient franchi le Rubicon.D’un côté , l’écriture ;   de l’autre , le silence.

Cela nous portait forcément à nourrir des rêves d’écriture.Une parole qui fût la nôtre.

Sembene aura été  cet aiguillon.Nous découvrions à la même époque ses films : « La Noire de »(1966), « Le Mandat »(1968),etc.

On dissertait sur ses livres , on en débattait les thèmes et notamment de l’émancipation de la femme africaine.

La ravissante métamorphose de Penda, la prostituée,  dans « Les Bouts de bois de Dieu »

nous inspiraient de graves pensées. Nous moquions la candeur de la jeune N’Deye Touti qui désirait tant ressembler aux blanches sous couleur d’une émancipation fallacieuse.

La littérature africaine a été le piment qui a donné son goût  brûlant à notre adolescence.Elle nous a imprimé  sa marque qui se traduit, quelques décennies plus tard,  par ce goût irréductible pour la justice et pour la cause des plus faibles. Cette sensibilité d’écorché vif qui porte aux chimères.

L’époque fut fiévreuse, dans ce ghetto qu’avait été le Congo. Y  débarquaient des enseignants de toutes les nationalités,  venus à la rescousse d’un pays immense et richement doté , mais pauvres en compétences humaines. Le nombre d’ universitaires et de diplômés de l’enseignement supérieur y était le plus faible de toute l’Afrique Noire.

Cela nous permit de côtoyer tant de cultures.Les Haïtiens , dont les Belges disaient tant de mal , et ces derniers le leur rendaient bien. Ils étaient en grand nombre parmi les cargonautes

venus de quatre coins cardinaux pour empêcher le naufrage du navire Congo.

Ils nous ont permis de connaître l’histoire des peuples noirs , n’étaient-ils pas des descendants d’esclaves ?

Certains enseignaient le français avec une compétence qui m’éblouit encore, à des années de distance.Les Belges chuchotaient qu’ils détenaient de faux diplômes.

Ils nous parlaient de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis…..ils nous donnaient les clés d’un paradis dont nous n’eussions jamais franchi le Rubicon sans eux !

Les livres circulaient et les rhétoriciens que nous étions devenus débattions de « Gouverneurs de la rosée [3]», « O pays mon beau peuple »(1957), « L’Harmattan»(1964), « Compère Général Soleil [4]»(1965) .... Notre langue s’enrichissait de tout un vocabulaire chantant et parfumé de cannelle.

Les poèmes de Senghor déployés avec majesté nous parlait avec tant de gravité. « Femme nue, femme noire » distillait  dans nos bouche le vin capiteux de mots charnus. « Négresse » : ce mot , sous sa plume magicienne, se dépouillait  du mépris dont l’enrobaient ordinairement nos professeurs belges. « Il s’est entiché d’une négresse, pauvre con ! »,  disaient-ils,  sentencieusement,  d’un ami qui « avait mal tourné », autrement dit , avait  choisi de vivre avec une congolaise.

« Négresse » , avec Senghor,  ce mot séyait à nos sœurs et à nos mères !

La guerre de mots se soldait à notre avantage.C’était le sentiment que nous éprouvions à la lecture de tous ces chefs-d’œuvre.

Et en silence, je me disais , comme beaucoup d’autres, que j’écrirai des romans et même des nouvelles.  Des nouvelles qui raconteraient la misère du peuple grugé par des fonctionnaires corrompus comme dans « Le Mandat » de Sembene Ousmane. Des récits qui dénonceraient la bureaucratie qui cadenassait l’avenir et nous menaçait de sclérose.Combien ma résolution comportait d’outrecuidance, je le mesure aujourd’hui !

Mais cette envie d’aligner les mots, de leur donner sans doute une importance démesurée ne m’a jamais quittée.On dirait une herbe têtue qui plie sous le vent mais relève la tête aussitôt évanouie le souffle de l’harmattan.Une lampe dans la nuit.Une loupiote au bord du chemin.

Mais sans qui l’espoir serait un vain mot.

Nombreux furent les écrivains qui apportèrent des réponses à nos interrogations d’adolescents. Ils furent tout aussi nombreux à nous fasciner . C’est à cette époque( entre 1969 et 1976) que j’ai eu à découvrir les plus grands : Camus , Zola , Hugo , Sartre…Je refusais pour ma part de lire ces enchanteurs dans les éditions édulcorées ( «  en français facile »)qui circulaient , à l’époque, en Afrique, grâce aux officines de la coopération.

Je dévorais les volumes estamplillés « texte intégral » dont la bibliothèque familiale était richement pourvu.

Je fréquentais assidûment de bonnes bibliothèques. Et je dilapidais mon maigre argent de poche en achat de livres dans les librairies de la ville (essentiellement des livres de poche).  

Le Sénégal , terre d’écrivains magnifiques : cette image là aussi date de cette époque.  Celle de mon adolescence en prise avec un monde à déchiffrer.Sembene , dans cette galerie, a quelque chose de mythique et d’inaltérable.

Et j’ai retrouvé un je ne sais quoi d’ineffable en relisant « Les bouts de bois de Dieu », en janvier 2007. Ces pages vibrantes n’ont rien perdu de leur magie.Elles n’ont rien perdu de leur substance.

Leur  message est toujours d’actualité comme on dit dit de nos jours. On nous avait promis la mondialisation et le village planétaire.Les ouvriers doivent toujours se battre contre des patrons oppressifs et sourds à leurs révendications.L’actualité justement est richement pourvu en épisodes de la lutte ouvrière.Hier, l’oppresseur  était peut-être plus facile à  identifier( le colon , le patron d’usine) ; aujourd’hui, en revanche, c’est un sorte de monstre sans visage,une hydre aux bras tentaculaires. Dans les transes du village planétaire , de la planète mondialisée et globalisée ,des noms résonnent comme autant de nouvelles étapes dans une longue lutte : les Forges de Clabecq, Vilvorde, Usine VW d’Anderlecht…et bien d’autres à venir.

 

Antoine Tshitungu Kongolo

 



[1] Paris, Editions Le Livre Contemporain, 1960

[2] « L’Aventure ambiguë », Julliard, 1960

[3] Paris, Les Editeurs Français Réunis, 1961, 1ère édition 1944

[4] Paris, Gallimard, 1955

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